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Ce que le témoignage de Dustin Poirier nous oblige à regarder en face

  • 7 juil.
  • 4 min de lecture

Il y a des vidéos qui font plus pour la prévention qu'un an de rappels en salle. Celle où Dustin Poirier, ancien champion du monde UFC, décrit à voix posée qu'il a « du tissu cicatriciel », un amincissement à l'arrière du cerveau, un septum cérébral désaxé — c'est ce genre de vidéo. Pas un combattant en fin de vie, diminué. Un athlète encore dans la force de l'âge, qui vient de comprendre que son corps encaissait plus que ce que son mental ne voulait admettre.

Chez nous, on encaisse. C'est le sport. Mais encaisser ne veut pas dire fermer les yeux sur ce que ça coûte à long terme. Cet article, c'est notre façon d'ouvrir les yeux — sans dramatiser, sans nier non plus.

La CTE, c'est quoi au juste ?

L'encéphalopathie traumatique chronique (CTE) est une maladie neurodégénérative progressive, causée par l'accumulation anormale d'une protéine — la tau — dans le cerveau. On l'a décrite pour la première fois chez des boxeurs en 1928, sous le nom de « punch drunk syndrome » — littéralement, le syndrome du boxeur groggy. Rebaptisée « démence pugilistique » quelques années plus tard, elle est aujourd'hui reconnue bien au-delà de la boxe : MMA, football américain, hockey, rugby.

Le point le plus important à comprendre pour nous, pratiquants de sport de percussion : ce n'est pas le KO qui fait le plus de dégâts. Ce sont les coups répétés, sous-concussifs, ceux qu'on ne remarque même plus — le coup de pied qui passe un peu haut, le direct encaissé en sparring un mardi de plus, un jeudi de plus, un mois de plus — qui semblent peser le plus lourd sur la durée.

Pourquoi ça nous concerne, à notre échelle

Trois choses ressortent clairement de la recherche :

La répétition compte plus que l'intensité. Un coup encaissé une fois n'est pas le problème. C'est l'accumulation, séance après séance, année après année, qui construit le risque.

Le type de coup a son importance. Les boxeurs — et c'est valable pour tout ce qui touche la tête en Muay Thai — encaissent davantage de forces rotationnelles : les coups circulaires, qui font tourner la tête sur son axe, sont statistiquement plus associés aux dommages que les coups strictement linéaires.

La durée d'exposition prime. Les cas documentés concernent presque toujours des pratiquants de longue date — professionnels ou amateurs assidus, pas des débutants qui font trois cours par semaine pendant six mois.

Un point d'honnêteté scientifique à garder en tête : personne ne connaît aujourd'hui le seuil exact de traumatisme qui déclenche la maladie. Le diagnostic définitif ne peut être posé qu'après la mort, par autopsie. La recherche progresse, mais elle reste jeune sur ce terrain.

Ce que Poirier décrit, on l'a déjà vu dans nos salles

Les symptômes que la littérature clinique associe à la CTE recoupent presque mot pour mot son témoignage : troubles de la mémoire, difficulté à se concentrer ou à gérer plusieurs choses à la fois, changements d'humeur, impulsivité qui grimpe. Dans les formes plus avancées : apathie, irritabilité chronique, parfois pire.

Ce ne sont pas des symptômes de fatigue de fin de saison. Ce sont des changements de personnalité que l'entourage repère souvent avant l'athlète lui-même — c'est d'ailleurs la femme de Poirier qui a tiré la sonnette d'alarme la première. Un coach qui connaît bien ses élèves devrait être capable de la même vigilance.

Ce qu'on peut réellement faire — au club, sur le ring, à l'entraînement

La science ne permet pas encore de dire « faites ceci et vous ne développerez jamais de CTE ». Mais plusieurs leviers, eux, sont parfaitement actionnables dès aujourd'hui :

  • 🥊 Arrêter au bon moment. Un arbitre — ou un coach en sparring — formé à repérer un combattant sonné, qui ne se défend plus intelligemment, arrête l'échange avant l'accumulation inutile de coups.

  • 🥊 Respecter les temps de récupération après un KO ou une sonnette. Le cerveau a besoin de temps. Reprendre trop vite l'entraînement à impact plein après un choc, c'est prendre le risque en double.

  • 🥊 Doser le sparring à impact plein. C'est en préparation, loin des projecteurs, que s'accumulent le plus de coups sous-concussifs — sans qu'aucun combat ne soit même en jeu. Un sparring technique n'a pas besoin d'être un sparring dur.

  • 🥊 Suivre ses élèves dans la durée, pas seulement leur technique. Un changement de comportement, d'humeur, de mémoire mérite une vraie conversation — pas un haussement d'épaules.

  • 🥊 Écouter l'entourage. Les proches voient souvent ce que l'athlète ne veut pas voir. Ne jamais balayer ça d'un revers de main.

Pourquoi on en reparlera encore

Ce sujet revient, et il reviendra encore, parce qu'il touche à une tension qu'on ne résoudra jamais totalement : notre discipline repose sur l'échange de coups, y compris à la tête. On ne supprimera pas le risque sans dénaturer le sport lui-même. La vraie question n'est donc pas « comment l'éliminer », mais « comment le gérer intelligemment » — dans le règlement, dans l'encadrement, et surtout dans la culture qu'on transmet à nos élèves, où encaisser sans broncher ne devrait jamais être la seule mesure de la valeur d'un combattant.

Le témoignage de Poirier a ce mérite rare : venir d'un athlète encore jeune, encore au sommet, qui accepte de dire tout haut ce que beaucoup taisent. C'est ce genre de parole, plus que n'importe quelle statistique, qui fait bouger les mentalités dans une salle.

📖 Lire aussi : notre article pilier Santé et Prévention en Muay Thaï — et notre article complémentaire sur les KO.

Sources : Wikipedia (CTE in sports) ; PubMed/PMC — "Dangers of Mixed Martial Arts in the Development of Chronic Traumatic Encephalopathy" ; PMC — "Chronic Traumatic Encephalopathy: A Potential Late Effect of Sport-Related Concussive and Subconcussive Head Trauma" ; UNLV News Center.

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